C’est dans ce répertoire romantique, virtuose et enflammé, que Pierre Réach excelle. Même s’il est reconnu pour sa grande sensibilité dans les Variations de Goldberg ou les sonates de Beethoven, la Grande Sonate « Les quatre âges de la vie» de Charles Valentin Morhange, dit Alkan, reste un terrain de jeu privilégié pour le pianiste.
Cette réédition d’un enregistrement datant de plus de trente ans (qui remonte en fait à 1991) remémore, ou permet de découvrir, combien l’interprétation de Pierre Réach est habitée.
Il faut reconnaître qu’il y a beaucoup de similitudes entre ces élans dramatiques de la Grande Sonate opus 33 et ceux de la musique de Beethoven.
Si la partition flirte avec la complexité et le narratif lisztien ou beethovenien, l’éloquence de l’interprète vient rajouter encore une dose de poésie supplémentaire, un supplément d’âme qui sied parfaitement à ce répertoire fluctuant entre violence et tendresse.
La Grande sonate de 1847 a été composée lorsqu’Alkan avait 33 ans, et dédiée à son père. Il s’agit d’une oeuvre magnifique, sans doute injustement méconnue du grand public.
Cette allégorie des différentes périodes d’une vie permet de repenser l’idée même de la sonate romantique.
La jeunesse des vingt ans est symbolisée par un scherzo ponctué de scansions binaires et de dérapages de tonalités.
Les 30 ans « quasi Faust » sont annonciateurs de la sonate en si mineur de Liszt. Ce thème éminemment romantique nous envoûte, et Pierre Réach fait part ici de toute sa dévotion pour ce répertoire. Le temps est suspendu, et on souhaiterait ne jamais dépasser la trentaine. Là encore, les fortissimi alternent avec les pianissimi, dans une forme de flux organique, d’énergie vitale qui vous pousse implacablement toujours un peu plus loin.
Les 40 ans, ceux d’un heureux ménage, nous emportent en direction d’une douce sérénité.
C’est l’évocation sans nul doute du temps de l’harmonie familiale, entre couple et enfants, au travers d’accents de comptine et de sérénade.
Les 50 ans viennent clore cette grande sonate, et sont ceux de l’enchaînement de Prométhée.
C’est indéniablement un tableau plus sombre, extrêmement lent et grave. Où sont donc passés nos 30 ans ?
Sur un rythme de marche funèbre, Pierre Réach assène quelques accords d’une violence inouïe, stridents et incroyablement puissants.
La sonatine opus 61 n’a de miniature que le nom. Elle s’avère particulièrement exigeante et la virtuosité de Pierre Réach est impressionnante.
L’interprète se livre entièrement dans l’Allegro vivace ainsi que le second mouvement Allegramente. L’enivrant Scherzo Minuetto constitue une forme de paroxysme en matière de complexité et de contraste.
C’est d’ailleurs cette succession de contrastes qui fait qu’on ne s’ennuie jamais à l’écoute de cette musique. À chaque écoute, on la découvre un peu plus, comme si les contours de cette œuvre échappaient à toute tentative d’en synthétiser l’essence même. La musique semble ici échapper à toute contrainte technique.
Le finale « tempo giusto » est une apothéose romantique, presque folle, et toujours aussi troublante.
Il était donc particulièrement salutaire de rééditer cet enregistrement chez Anima records, initialement paru chez Vogue.
La prise de son d’Igor Kirkwood n’a d’ailleurs pas pris une seule ride. Un disque qui mérite indéniablement un Grand Frisson…
- Titre : Charles-Valentin Alkan – Grande Sonate opus 33 « lesQuatre Ages de la Vie » / Sonatine opus 61.
- Artiste : Pierre Réach (piano).
- Format: PCM 24 bit, 44,1 kHz.
- Ingénieur du son: Igor Kirkwood.
- Editeur/Label: Anima records.
- Année: 2025.
- Genre: Classique.
- Intérêt du format HD (Exceptionnel, Réel, Discutable): Discutable.

