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Five Verses

Un album de musique contemporaine pour piano et saxophone. Jean-Baptiste Singelée et Paul Hindemith me viennent immédiatement à l’esprit. Néanmoins, si ce dernier fait bien parti du casting, il n’est pas le seul compositeur à peupler le répertoire joué par le saxophoniste Carlos Zaragoza et le pianiste Kishin Nagai.

Ainsi, André Caplet ouvre le bal avec « Le vieux coffret », œuvre originellement écrite pour voix et piano, ici adaptée pour le saxophone.

C’est à vrai dire un peu déroutant que de passer de la chanson française du début du vingtième siècle à une forme plus actuelle, laissant l’imagination vagabonder davantage, et magnifiant sans doute encore mieux la mélodie. J’y vois personnellement une mise en lumière de cet univers impressionniste français du vingtième siècle avec les codes d’aujourd’hui.

C’est comme si la musique se dévoilait à la lumière naturelle, sortant de la brume, mais très loin des flashs des projecteurs…

Le saxophone apparaît presque ici comme une forme androgyne du chant, à mi-chemin entre tessitures féminines et masculines.

Le résultat est particulièrement élégant, offrant sans doute aussi une meilleure balance avec le piano. 

Né à Tolède, Carlos Zaragoza a obtenu la licence de saxophone avec la plus haute distinction au Conservatorio Superior de Música de Aragón, sous la direction de Mariano García. Il a ensuite poursuivi sa formation en France, à l’Université de Paris Saclay et au Conservatoire de Versailles, où il a fait un master sous la direction de Vincent David (musicien et compositeur que nous retrouverons plus loin dans cet album). 

En 2019, il intègre le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, et y obtient un master de Saxophone, de Musique de chambre (classe de David Walter) et de Pédagogie.

Le Japonais Kishin Nagai est quant à lui un passionné de musique de chambre. Il travaille aussi bien avec des chanteurs qu’avec des instrumentistes. Membre de l’Ensemble Rayuela, il est pianiste accompagnateur des classes de cor et de contrebasse au CNSMD de Paris.

Suit, après André Caplet, Paul Hindemith, incontournable du répertoire classique pour instruments à vent, avec la sonate pour saxophone alto et piano en mi bémol majeur.

Cette sonate, initialement composée pour saxhorn est ici interprétée en conservant cette majesté originelle de l’instrument, cette sonorité très proche finalement d’un cor ou d’une trompette.

On apprécie la complémentarité du jeu des deux interprètes. On passe avec bonheur d’un climat lyrique et serein à un scherzo particulièrement vif et sautillant, pour plonger dans une ambiance plus mystérieuse, voire obsédante avec un pianiste accompagnateur qui n’a ici rien d’un figurant ! C’est une performance admirable du pianiste nippon qui instaure dans le dernier mouvement un rythme effréné.

La composition éponyme de ce premier album est celle du compositeur contemporain français Orlando Bass, auteur du superbe Concerto pour saxophone alto et orchestre Hopfrog.

C’est ici une commande spéciale pour Carlos Zaragoza, achevée en 2022, qu’interprète le duo. 

C’est une œuvre complexe, divisée en cinq parties, autant basée sur les consonances et dissonances des instruments que sur une rythmique très variante.

Vincent David, autre compositeur français, et sans doute le plus renommé aujourd’hui dans ce répertoire relativement étroit, est donc également présent sur cet album avec un titre, ou plutôt une lettre « Y », œuvre pour saxophone soprano et piano.

L’univers musical contemporain illustre un poème de Juan Ramón Jimenez « El viaje definitivo », renvoyant à l’idée de la mort, de l’éphémère et de la démesure de la nature face à la condition humaine.

Luis Naón est le dernier contributeur de cette programmation qui sort des sentiers battus. « Senderos… que bifurcan » est une pièce pour saxophone soprano et électronique.

C’est une véritable bulle sonore, un monde déstructuré duquel partent des routes, des bifurcations vers des univers parfois oppressants, tantôt purement contemplatifs, soutenus par une litanie virtuose du saxophone soprano de Carlos Zaragoza.

C’est une expérience troublante que viennent ponctuer certaines sonorités familières, comme le hululement d’une chouette ou celle d’un cheval au galop.

Au final, cet album témoigne de la jeunesse de l’instrument et du répertoire, essentiellement contemporain. C’est un univers particulièrement riche et complexe, allant sans nul doute bien au delà de ce que les vedettes du free jazz ont pu produire et improviser.

Ces « cinq couplets » (Five Verses) d’Orlando Bass symbolisent tout autant ce voyage initiatique au travers de ces cinq compositions pour le saxophone, trajectoire passionnante et virtuose d’un instrument regorgeant de possibilités quasi infinies.

Un grand bravo pour cette somptueuse réalisation !

  • Titre: Five Verses.
  • Artistes : Carlos Zaragoza (saxophone), Kishin Nagai (piano).
  • Format: PCM 24 bit – 96 kHz / DSD 64.
  • Ingénieur du son: Cheluis Salmerón.
  • Editeur/Label: Ibs classical / téléchargement Native DSD
  • Année: 2023
  • Genre: Classique.
  • Intérêt du format HD (Exceptionnel, Réel, Discutable): Réel.

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