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Journey to Geneva

Il est des compositeurs qu’on ne joue et enregistre que très rarement.

Le Suisse Frank Martin est indéniablement de ceux-ci.

Le vingtième siècle aura été très riche en matière d’écriture musicale, peut-être trop, et certains compositeurs, malgré leur talent indéniable, en font sans doute les frais.

C’est donc avec cet enregistrement que la soliste et violoncelliste Estelle Revaz espère susciter un regain d’intérêt pour ce compositeur genevois.

Elle ajoute ainsi à son concerto pour violoncelle et orchestre, et à la ballade pour violoncelle et orchestre de chambre, une dernière œuvre de Xavier Dayer, un autre compositeur genevois contemporain, intitulée « Ligne d’Est » pour violoncelle et orchestre.

C’est à ce voyage au bord du lac Léman que nous convie en fait la violoncelliste suisse, avec le soutien de Arie van Beck et de l’Orchestre de Chambre de Genève.

Le Concerto pour violoncelle et orchestre de Frank Martin vient à l’origine d’une sollicitation de Pierre Fournier qui sera le premier à le jouer.

C’est une composition particulièrement complexe qui s’étend depuis le diatonisme le plus pur jusqu’à l’écriture chromatique la plus sophistiquée.

C’est une face austère, particulièrement sombre, de la ville de Calvin, que dépeint cette œuvre. On est à mille lieux des images romantiques et naturalistes qui peuvent venir à l’esprit lorsqu’on évoque cette Suisse Romande si proche de la France.

Ce concerto charnière fait la part belle à l’orchestre et l’effectif restreint permet de bien intégrer la soliste au reste de l’ensemble.

On ressent nombre d’influences venant se greffer au genre purement contemporain de cette œuvre en trois mouvements, entre autres Dvorak et Gershwin.

La prise de son est vraiment de qualité avec un orchestre de chambre genevois très bien focalisé et occupant un bel espace tridimensionnel.

Le final « vivace selvaggio »est moins rapide que celui de l’enregistrement du Concertgebouworkest dirigé par Haitink avec Jean Decroos comme soliste. Mais il y a plus d’énergie chez l’orchestre genevois, rendant également une atmosphère plus sombre et inquiétante.

Même si j’adore cette version de Haitink, j’avoue être finalement plus captivé par l’archet de la jeune suissesse, plus moderne dans son phrasé et ses accentuations, qu’un Stephen Kates, ainsi que par l’ambiance campée par l’orchestre.

La balade pour violoncelle et orchestre de chambre ne change pas radicalement l’atmosphère.

Les notes doublées du violoncelle grinçant accompagnées des pizzicati des contrebasses n’invitent clairement pas à la gaité.

Le cor anglais pointe au travers des cordes lancinantes. Mais c’est le violoncelle qui imprime son propre rythme à l’orchestre. 

Dans la seconde partie de cette œuvre, la violoncelliste prend d’ailleurs l’ascendant sur l’orchestre pour instaurer un climat de désolation où la tension guette, prête à exploser à chaque instant, à l’instar d’un monde tragique conçu par Ottorino Respighi. Une interprétation magistrale !

Lignes d’Est, commande faite expressément au compositeur Xavier Dayer, offre une perspective continue de tension dramatique. On ressent immédiatement l’influence de Boulez et de l’IRCAM. 

La composition est en fait conçue comme si chaque instrument représentait une ligne de fuite dans un horizon sombre et menaçant.

Il s’agit d’une approche en effet très graphique, requérant une grande virtuosité de la part du soliste pour insuffler cette tension continue au sein de tracés de plus en plus chaotiques.

C’est typiquement le genre de musique qu’il convient d’écouter sur un gros système hi-fi afin d’apprécier la puissance évocatrice de l’œuvre. C’était d’ailleurs le cas des deux précédentes œuvres de Frank Martin, très exigeantes aussi sur le plan technique…

Au final, il y a une cohérence d’ensemble indéniable entre ces trois compositions, et peut-être verrons-nous, après cet angoissant périple musical, le fameux jet d’eau du lac Léman avec un œil quelque peu différent.

Un disque délicieusement inquiétant et fort bien enregistré. 

  • Titre: Journey to Geneva.
  • Artistes: Estelle Revaz (violoncelle), Orchestre de Chambre de Genève (direction Arie van Beck).
  • Format: PCM 24 bit, 96 kHz
  • Ingénieurs du son: Elsa Desjardin, Olivier Rosset, Gaëtan Juge.
  • Editeur/Label: Solo Musica.
  • Année: 2021
  • Genre: Classique
  • Intérêt du format HD (Exceptionnel, Réel, Discutable): Réel.

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gik