AM

Scheherazade

La pianiste japonaise Etsuko Hirosé nous offre une superbe transcription de la suite symphonique de Nikolaï Rimsky-Korsakov.

L’interprète nippone a l’art de faire ressortir avec brio la magie et la puissance évocatrice du style du compositeur russe dans une transcription inédite, une vraie prouesse technique, n’ayant guère à envier à ses illustres et géniaux prédécesseurs dans l’art de la transcription, comme Liszt ou Kalbrenner.

Etsuko Hirosé ajoute au programme de cet enregistrement la suite ballet des « 1001 nuits » du compositeur ukrainien Sergei Bortkiewicz.

Je suis tombé d’emblée sous le charme de cette transcription de Scheherazade. Cette version parvient totalement à vous faire oublier la version orchestrale, tant elle est flamboyante, tellement riche de nuances et de qualités narratives. Etsuko Hirosé va à l’essentiel, ou mieux, l’essence de cette suite symphonique, préservant le flux onirique et poétique, la pulsation rythmique ainsi que la richesse tonale.

C’est une adaptation hautement fidèle, non tant à la partition, mais à l’atmosphère et aux effets sonores de la version originale. On sent qu’il y a eu un long travail personnel d’analyse et de synthèse du ressenti de nombreuses écoutes et d’interprétations de la version orchestrale. La japonaise privilégie les changements de registres et les effets rythmiques, afin d’obtenir une palette sonore riche et teintée d’exotisme.

C’est un peu comme si elle redonnait tout son sens à cette œuvre via une représentation impressionniste où tout y est sans y être totalement.

Le premier tableau de « La mer et du bateau de Sindbad » tient toutes ses promesses en termes de pulsation. On ressent les accalmies et le déchainement des vagues, dans un jeu très large, puissant, maitrisé, et en même temps infiniment libre. C’est un déluge d’émotions, un contraste permanent entre infinie délicatesse et romantisme débridé. 

« L’histoire du prince Kalendar » reprend le thème avec une plus grande lisibilité, une volupté, une fluidité digitale délibérément assumée. Les timbres du Beschtein Grand Concert sont exquis.

Le jeu d’Etsuko Hirosé devient plus alerte, plus rythmique, nous tenant pleinement en haleine. Le sens de la mesure et des nuances de la pianiste me permet de mieux comprendre les changements d’atmosphère, le défilement d’une fresque musicale, bref, la dimension narrative de l’oeuvre.

Mais le jeu d’Etsuko Hirosé replace également cette suite dans une logique toute symphonique, avec notamment un troisième mouvement, Adagio, très intimisme et romantique, évoquant la romance entre le jeune Prince et la Princesse.

Le dernier tableau, celui du « Festival à Bagdad » et du « Naufrage », est un déferlement d’énergie et de virtuosité, parfaitement maîtrisé. C’est totalement saisissant d’entendre une telle précision de la dynamique et des motifs mélodiques, niveau sans doute difficilement atteignable avec un orchestre…

Le motif initial de la mer, cette fois utilisé comme final, vient clore de façon magistrale cette retranscription pleine de nuances et d’enchantements. 

C’est sans nul doute à ce jour ma version préférée de l’oeuvre de Rimsky-Korsakov, c’est du moins la seule qui m’emporte du début à la fin de façon aussi absolue. Martha Argerich l’avait déjà dit, mais ce nouvel opus enfonce encore le clou : Estuko Hirosé fait partie des plus grands interprètes de son époque…

Les 10 séquences du ballet de Serguei Bortkiewicz, représentent un prolongement naturel de Scheherazade.

On retrouve des tonalités orientales parfaitement entretenues par une main gauche solide, insufflant une pulsation solide et précise.

C’est tout à fait évident dans le second tableau du « Pauvre pêcheur ».

La « Danse des jeunes filles », avec son élégance toute naturelle, n’est d’ailleurs pas sans rappeler le thème et les tonalités de Scheherazade.

L’intelligence narrative de la pianiste nippone alterne les ambiances, mystérieuses, nostalgiques, ou inquiétantes, à l’instar de ce très lisztéen « Château enchanté » qu’on croirait tout droit émané du Totentanz. 

Etsuko Hirosé sait également se montrer passionnée dans le plus long tableau de cette suite, celui de « Zobeïde », héroïne fascinante, courageuse et amoureuse des 1001 nuits. 

C’est une interprétation tout autant ébouriffante que nous livre la japonaise, dans un registre peut-être un peu moins grandiose que celui de Rimsky-Korsakov, mais néanmoins si émouvant et injustement méconnu…

C’est donc un magnifique enregistrement que nous offre Etsuko Hirosé, aussi bon que celui dédié à Moritz Moszkowski, publié également chez Danacord en 2019.

Elle s’affirme à nouveau comme une interprète curieuse et passionnée, de celles qui se passionnent pour les œuvres oubliées, et qui n’a pas peur de se lancer non plus dans des transcriptions inédites. Cela force le respect, surtout lorsque le résultat à l’arrivée atteint une telle excellence.

Cette affinité qu’elle manifeste pour les compositeurs russes, et leur lyrisme, à la fois noble et mélancolique, se traduit par une interprétation d’une rare intelligence.

J’adore !

  • Titre : Scheherazade
  • Artiste : Etsuko Hirosé (piano).
  • Format: PCM 16 bit, 44,1 kHz.
  • Ingénieur du son: Bertrand Cazé.
  • Editeur/Label: Danacord.
  • Année: 2024.
  • Genre: Classique.
  • Intérêt du format HD (Exceptionnel, Réel, Discutable): Format CD uniquement.
Scheherazade 2