Plus j’écoute Jean-Nicolas Diatkine, et plus je comprends sa façon d’aborder les œuvres romantiques.
Il y a chez ce pianiste une volonté assumée de déclamer un air, un message musical. Jean-Nicolas Diatkine est pétri d’une grande solennité et d’un réel engagement dans son rôle d’interprète fidèle.
C’est ce qui caractérise sa musique. Il s’oppose à toute ornementation subjective, et pourtant, ses interprétations ne manquent pas de pathos et de sensibilité. Il reste seulement concentré sur la ligne droite, celle qui suit sans dériver la partition dont il respecte les intentions et les harmonies, sans vouloir l’imprégner de son propre ressenti.
Ainsi, il excelle dans la gestion des crescendi et decrescendi. Ils sont à mes oreilles d’une précision remarquable, non pas qu’ils incarneraient une certaine rigueur ou austérité qui n’a pas grand chose à voir avec la musique de Franz Schubert, mais plutôt qu’ils livrent la juste dose d’émotion et de chant qui fait toute la beauté de ces partitions.
Le tempo général adopté est pourtant variable dans les Moments Musicaux opus 94. Le second mouvement est particulièrement lent. Il n’en est pas moins superbe de délicatesse, d’articulation et de sensibilité.
Cette articulation devient un magnifique contrepoint au début du quatrième Moment, conférant à la musique une élégance rare, une éloquence qui nous fait adhérer totalement au message musical comme s’il nous racontait une véritable histoire.
Le sixième et dernier Moment Musical est joué encore une fois sur un tempo lent, encore moins rapide que celui emprunté par Claudio Arrau dans son enregistrement de 1961 réédité chez Warner dernièrement.
Il y a sans doute davantage de gravité exprimée dans cette interprétation. Nous sommes presque chez Beethoven, peut-être un peu moins dans la retenue plus nonchalante d’un Franz Schubert.
Pourtant, le résultat est convaincant, particulièrement beau et contemplatif, ce qui m’a permis de sans doute mieux appréhender les subtilités de la partition. Les variations dynamiques de Diatkine sont par ailleurs tellement subtiles qu’elles nous maintiennent captifs, prisonniers d’une telle beauté musicale.
Les 4 Impromptus opus 90 sont joués en revanche sur un tempo plutôt rapide, tranchant avec celui emprunté pour les Moments Musicaux.
Dès le premier, l’engagement de l’interprète est total, les accords sont puissants, le phrasé est presque martial.
J’ai en tête l’interprétation, si délicate et si puissante à la fois, de Radu Lupu en 1983 pour Decca. Ici avec Diatkine, on perd un peu de cette poésie et cela m’émeut moins.
On retrouve encore moins la poésie et le chant si envoûtant d’Alfred Brendel de 1987 pour Philips, mais n’est-ce pas là une référence quasi inatteignable ?
Néanmoins, si je m’attache à décrire ce qui pourrait me plaire dans l’interprétation de Jean-Nicolas Diatkine, sa main droite ne faiblit jamais, impulsant une forme d’élan continu. C’est aussi ça la musique, cette pulsation qui vous transporte. Cela, Diatkine le réussit fort bien.
La dimension plus tragique de cette interprétation me paraît presque un parti pris, comme j’ai pu le souligner en préambule de cette critique. On aime ou on n’aime pas.
Le second impromptu D899 me fait changer d’avis sur la qualité de l’interprétation de Diatkine qui n’a rien à envier ici en termes purement émotionnels aux autres grands spécialistes du répertoire.
Ce second impromptu nous fait tourner la tête, nous emmène vers une forme de valse infernale, dont le rythme est effréné mais pleinement maîtrisé.
Le troisième ne parvient pas à freiner le tempo suffisamment pour recréer ce momentum de poésie et de quiétude, qui est pourtant l’essence de cette musique.
Le tempo est certes un parti pris, mais il peut s’avérer parfois fatal. Sur cet Impromptu numéro 3, la conséquence de cette rapidité m’apparaît comme un manque de legato de la main gauche qui laisse une impression de manque de clarté et de cohésion avec la main droite.
Même constat pour le dernier, ma préférence va à des interprétations moins rapides et plus déliées.
Il y a pourtant une forme d’urgence qui se dégage de l’interprétation de Jean-Nicolas Diatkine, certes un peu tempétueuse, et le jeu nécessiterait davantage d’apaisement. Cette urgence ne mène en fait pas à grand chose : elle installe un climat tragique qui pourrait s’avérer hors sujet, même si Schubert reste sans doute une des personnalités musicales les plus complexes et ambiguës.
Ce disque se termine par la Mélodie Hongroise D817. L’interprète est sur ce dernier titre complètement à son aise et nous offre ainsi un jeu équilibré et engagé.
Au final, ce nouvel enregistrement de Jean-Nicolas Diatkine représente un intérêt certain, davantage vis-à-vis des Moments Musicaux que des Impromptus. Mais globalement, on retrouve cette personnalité attachante, entièrement engagée dans une interprétation sans fard ni artéfacts de ces pièces exigeantes, nécessitant sensibilité et virtuosité. Et ceci est bien agréable, voire rafraîchissant. Un bon disque.
