Anton Bruckner, Symphonie II – Erstfassung 187 2

Anton Bruckner, Symphonie II – Erstfassung 187

Le chef français Rémy Ballot continue d’ériger l’une des intégrales bruckneriennes les plus originales et fascinantes. En août 2019 à Saint Florian, il enregistre en live la seconde symphonie. 

Les tempos sont d’une lenteur tout à fait insolite puisque l’enregistrement totalise 85 minutes, soit vingt minutes de plus que la grande majorité des enregistrements produits jusqu’à présent. Pour dire, la version déjà lente de Simone Young ne fait que 71 minutes…

Dans cette version originale de 1872 éditée par William Carragan, Rémy Ballot nous invite à un fabuleux voyage à travers les majestueux paysages montagneux autrichiens. Certes, les Brucknertage permettent de constituer un orchestre solide intégrant des musiciens issus des meilleures phalanges germaniques, mais le travail de direction reste remarquable.

Serait-ce finalement le tempo idéal ? Difficile d’être catégorique sur ce point mais l’œuvre prend dans ce contexte une dimension et une évidence assez rares. A l’instar de Glen Gould, Rémy Ballot arrive à matérialiser une densité structurelle de l’œuvre en ralentissant le temps. C’est un peu comme si les vertus d’un fondu-enchaîné ralenti permettait de mieux intégrer les différentes parties d’un même mouvement, d’y dégager une cohérence originelle.

Il y a aussi davantage de poids, de matière chez les instruments à cordes, sans doute un parti pris d’un chef violoniste. Cette version vous emporte en tous cas plus loin, tout est plus intense, vibrant, les timbres du final sont somptueux. Les contrebasses profondes qui jouent presque en basse continue à certains moments mettent admirablement en perspective le reste des pupitres.

Il faut bien évidemment une prise de son capable de rendre justice à cette performance mais je peux affirmer sans prendre de grand risque que la qualité d’enregistrement est bien là. Tout ça fait de cette version de la seconde symphonie de Bruckner une des plus envoûtantes que j’ai pu écouter, et clairement une référence dans la discographie de l’oeuvre. Un très grand disque, et très vraisemblablement, une magnifique intégrale ! 

  • Titre: Anton Bruckner, Symphonie II – Erstfassung 1872.
  • Artistes: Altomonte Orchester St. Florian, Rémy Ballot (direction).
  • Format: DSD 64 .
  • Ingénieur du son : John Gladney Proffitt.
  • Editeur/Label: Gramola.
  • Année: 2019
  • Genre: Classique
  • Intérêt du format HD (Exceptionnel, Réel, Discutable): Exceptionnel.
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4 réflexions sur “Anton Bruckner, Symphonie II – Erstfassung 187”

  1. Bonjour,
    Un minuscule retour, qui concerne cette œuvre-ci d’abord et l’ensemble de ces symphonies ensuite :
    dans un premier temps, sachez que je ne vous remercie pas de cette critique car elle met vraiment l’eau à la bouche :-)!
    Explication : parmi les multiples interprétations des symphonies d’Anton Bruckner (et pas Pascal), quelques chapelles (c’est le cas de le dire) se distinguent :
    La version mystico-mystique de Célibidache, celle structurée à mort de Klemperer, la « version officielle » de Karajan, celle religieuse de Jochum et enfin la « réverbérante » de Haitink (enregistrée dans la salle du Concertgebouw).
    Je ne vous parle évidemment que de celles que j’ai le plaisir d’écouter.
    Il n’est pas ici question d’établir une hiérarchie entre ces différentes versions tant il semble difficile de classer ces sensibilités complémentaires, toutes intéressantes, et sur quels critères, mais plutôt de saisir simplement celle qui parle peut-être plutôt à notre sensibilité en y apportant, grâce au talent du compositeur d’abord et du conducteur ensuite, un supplément d’âme bienvenu. Car c’est peut-être cela qui définit un artiste : créer à l’écoute un effet-miroir infini qui nous oblige à les écouter sans cesse, à les redécouvrir chaque fois à un âge différent, et en fonction de notre expérience de la vie, à y découvrir des couleurs supplémentaires, plus nuancées et plus profondes.
    Pour revenir sur celle que vous chroniquez, vous mettez, amha, très opportunément l’accent sur sa durée/lenteur. Face au speed de l’époque, où une écoute est souvent zappée par une impatience de l’auditeur totalement déplacée (l’esprit raisonne mais pas l’âme qui, si elle était convoquée, résonnerait), la durée/lenteur est mal perçue alors qu’elle met, par définition, en valeur, une structure, une organisation de la création et qu’enfin, elle est caresse temporelle quand elle est vraiment maîtrisée. Il y a d’autres exemples frappants mais ce n’est pas le sujet.
    Ce bavardage pour dire que votre analyse a retenu mon attention. Merci à vous.
    Cordialement.

  2. Joël Chevassus

    Vous avez en tout cas parfaitement capté le message que je souhaitais faire passer. Curieux de connaître votre réaction à posteriori.
    Bien sincèrement,

  3. Bonjour Joël Chevassus,

    Je reviens volontiers sur le premier commentaire, comme vous le sollicitiez plus tôt.

    Précisions d’abord que Rémi Ballot a été l’un des derniers élèves de Sergiu Celibidache, ce qui explique en grande partie le travail d’interprétation que vous aviez chroniqué et cette dilatation si particulière du tempo. La filiation est claire, explicite. Les valeurs transmises par le Maestro roumain dans son enseignement se retrouvent par conséquent à plein ici.
    Reste à comprendre quelle fut sa conception de la direction d’orchestre qui explique, motive, justifie ce tempo particulier!
    Un lien qui propose la vision musicale de Célibidache : https://www.youtube.com/watch?v=SthKs40ClCY
    Il faut préciser que la Maestro roumain était un adepte de la phénoménologie et de la spiritualité indienne, on se retrouve donc mal embarqué pour définir simplement son enseignement, et c’est un euphémisme….
    En étant « terre à terre » (?!), on peut résumer- enfin, je tente :
    1) la musique, en tant qu’événement d’abord cognitif, doit être conduite, organisée afin que le spectateur puisse matérialiser convenablement la somme des informations sonores reçues à chaque instant. Le chef conduit l’état physique puis mental du spectateur en conduisant l’orchestre.
    2) Plus le son est lent, moins il est physique et plus il est « astral ». Le spectateur se synchronise à un ordre différent de la proposition rythme/mélodie.
    3) La musique doit alors amener à la transcendance de/par l’œuvre interprétée, vers la vérité qui n’existe que dans le présent de la musique.
    N’en jetez-plus ! Bon, je vous la fais courte :
    il dit (sans le dire) qu’on doit jouer sur les conditions de direction musicale nécessaires à la modification progressive de l’état de conscience du spectateur (c’est moi qui souligne), et l’amener alors à la perception, la conscientisation finale d’un état non logique, purement spirituel. C’est ce qu’il appelle la recherche de la vérité.
    Il revendique finalement une volonté démiurgique dans sa conduite musicale.
    Et il insiste sur le fait que cet état final, mental, spirituel, ne peut pas techniquement être enregistré. Trop d’infos, et à des « niveaux » trop nombreux pour qu’on puisse, d’après lui, le revivre. Et son refus d’éditer des galettes pendant des lustres, et la présence continue d’enregistrements pirates médiocres de ses propres œuvres.
    Excusez-moi de vous demander pardon, mais je vais absorber deux cachets d’aspirine.
    Bien à vous.

    1. Joël Chevassus

      Bonjour cher Aspro,

      Oui vous avez raison, sauf peut-être à abuser de l’aspirine, mais là n’est pas le sujet.
      Ralentir le tempo permet évidemment tout ça. En voulant être un peu moins mystique, ou carrément beaucoup plus terre-à-terre, je dirais que cette approche permet de davantage mettre en exergue la structure de l’œuvre, quitte parfois à en voir la pauvreté plutôt que la beauté scripturale…
      C’est une constance, je crois, chez ce chef brucknerien qui par exemple dans la 8ème arrive à faire presque 33 minutes dans le final alors qu’il en fait 24 sur l’enregistrement de Simone Young, et 22 minutes sur celle de Boulez avec le Philharmonique de Vienne.
      La version de Boulez en comparaison de celle de Ballot est affreusement, désespérément sombre. Alors que celle de Ballot apporte une clarté, et une différenciation des instruments incroyable : quelles trompettes, quels cors dans ce mouvement final…
      On a vraiment la sensation de deux perspectives diamétralement opposées (Boulez / Ballot). On ressent également la valeur ajoutée de l’instrumentiste, car Rémy Ballot est au demeurant un excellent violoniste, et non pas un violoniste raté ou ayant bifurqué trop tôt (il n’y a qu’à l’entendre jouer Paganini). On sent ainsi cette recherche obsessionnelle du musicien (et notamment de l’amateur de musique baroque) d’une qualité de son et d’une respiration idéale dans la conduction des symphonies de Bruckner.
      Cela s’entend même dans la qualité technique de l’enregistrement (les audiophiles apprécieront) car je connais peu de lives où le résultat final est si propre, très proche d’un enregistrement studio, l’atmosphère en plus…
      Bref, tout ça pour dire que cette performance va au delà d’une simple dilatation temporelle, même si celle-là reste un point d’ancrage fondamental de cette interprétation.

      Cordialement,

      JC

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