« Con silencio vibrante » a été enregistré par le Taller Sonoro, un ensemble sévillan de musique contemporaine, et est consacré à huit œuvres majeures de l’avant-garde espagnole et latino-américaine des années 1960 et 1970.
Avec des enregistrements en première mondiale d’œuvres de Joan Guinjoan, Aurelio de la Vega, Graciela Paraskevaídis et Jesús Villa-Rojo, cet album vous invite à un périple au cœur d’une des périodes les plus fécondes et les moins documentées de la musique de chambre contemporaine.
Cet enregistrement éclaire ainsi d’un jour nouveau cette époque en alternant les œuvres explorant le sérialisme et le hasard, la notation graphique, l’intertextualité littéraire, et tous les courants sonores si radicalement expressifs du vingtième siècle.
Cet album débute avec une composition de Mario Lavista qui fut influencé durant ses années passées dans des centres européens comme Paris, Cologne et Darmstadt, ainsi que durant son séjour au Japon, par les idiomes sériels et aléatoires, ainsi que les techniques électroacoustiques.
Lavista a distillé les fruits de ces rencontres pour créer un langage personnel renouant avec la notation traditionnelle tout en s’inspirant de la tradition musicale historique grâce à des citations tirées du répertoire ancien. Cette pratique est finalement devenue une caractéristique régulière de sa musique.
Dans « Quotations » œuvre dédiée au violoncelliste américain David Tomatz et créé à Mexico en décembre 1977, Lavista établit un double cadre intertextuel. D’une part, la partition porte en épigraphe les deux vers de Pierre-Jean de Béranger qu’Edgar Allan Poe a choisis pour préface à son conte La Chute de la maison Usher (« Son/Mon cœur est un luth suspendu; sitôt qu’on le touche, il résonne », servant de guide intentionnel aux interprètes, à qui l’on demande, selon les mots de Lavista, d’évoquer « la fragilité de quelque chose qui, au moindre contact, s’effrite ou résonne, comme l’image de ce luth suspendu, un cœur qui chante quand on le touche ». D’autre part, la partition du violoncelle est une évocation d’une multitude d’œuvres antérieures écrites pour l’instrument en passant par Brahms, Debussy, Ravel, Bartók et Webern jusqu’aux avant-gardistes tels qu’Isang Yun, George Crumb et l’Espagnol Tomás Marco.
Ces traces spectrales se déploient en dialogue avec le piano, au sein d’une texture intime et discontinue, où les deux instruments alternent presque entièrement à tour de rôle. Des dynamiques contrastées, l’utilisation éloquente du silence, et la récurrence persistante de la quinte juste (si♭-fa, mi-si) façonnent le cours de l’œuvre, qui se clôt dans une atmosphère de ténèbres et de mystère par une série d’arpèges rapides de violoncelle sur des notes de piano tenues.
« Miniaturas » a été composé en 1965 par Joan Guinjoan. Conçue pour violon, clarinette, piano et percussions, le compositeur lui-même la considérait comme une contribution particulièrement importante à son catalogue.
Guinjoan décrivait ces 3 pièces miniatures comme une forme de « tableau polyphonique de dynamiques, d’exploration tonale et d’invention rythmique ».
Les motifs nettement définis et les contrastes d’intensité et de tempo dans la pièce d’ouverture, puis le voyage de la désolation au lyrisme dans l’« intermezzo » mené par le violon de la seconde, culminent dans la miniature finale avec un scherzando fait de fragmentations rythmiques et de dislocations, avant d’atteindre, dans la coda, un point de régularisation et d’extinction, marqué par le pulsation immuable du métronome.
L’ œuvre suivante du compositeur cubain Aurelio de la Vega, « Labdanum », renvoie au milieu de l’assouplissement progressif de ses techniques sérielles, un processus qu’il poursuivait depuis la fin des années 1950 et qui, dans le domaine de la musique de chambre, se manifeste dans des œuvres telles qu’Exametron (1965) et Exospheres (1966) jusqu’à Septicilium (1974). En effet, comme le soulignaient les notes de programme de sa création, l’œuvre révèle même un retour délibéré à certains traits traditionnels qu’ils qualifiait de « vieux parfums du passé ».
L’attention méticuleuse portée au timbre — grâce à une maîtrise détaillée des registres, des modes et des types d’attaque, ainsi que des degrés de vibrato — crée une atmosphère fluide, un labyrinthe de relations instrumentales obliques, parfois agressives, jouant avec des niveaux changeants de synchronie et d’asynchronie et traçant un parcours imprévisible dominé par la flûte, ponctué de solos d’alto et de vibraphone.
« Con silencio vibrante », pour clarinette et alto, de Graciela Paraskevaídis, figure parmi les premières œuvres qu’elle a intégrées à son catalogue officiel, aux côtés de Magma pour ensemble instrumental et des pièces électroacoustiques mixtes Subliminal (1967) et la seconde version de Combinatoria II (1968).
C’est un climat microtonal et dont la partition est jouée sempre pianississimo dans ses sections d’ouverture et de clôture, autour d’un noyau central de sonorités délicatement tissées.
« Composición a cinco instrumentos », écrite au début de l’année 1965 par Gonzalo de Olavide, témoigne de l’expérience directe du compositeur au sein de l’avant-garde, tant à Darmstadt (1963-1965) qu’à Cologne à partir de 1964. Cette œuvre témoigne d’un grand raffinement tonal et d’une palette de timbres chatoyante. Cet intérêt pour les timbres marque, dans cette œuvre, le début de la combinaison par Olavide d’éléments diatoniques et chromatiques. La façon dont interagissent les 5 pupitres est assez spectaculaire, conférant à cette composition un côté surnaturel, balayé par des aplats sonores saccadés et des passages plus appaisés.
Le Barcelonais Enrique Raxach est également présent dans cet album via son œuvre « Imaginary Landscape » pour flûte(s) et percussions.
Le titre de cette composition, bien que coïncidant avec la célèbre série d’œuvres de John Cage composées entre 1939 et 1952, n’en présente aucune parenté esthétique ou sonore.
« Imaginary Landscape » est une œuvre d’une sonorité singulièrement captivante, caractérisée par son écriture raffinée et la création d’espaces internes hétérogènes : de l’ouverture, avec la ligne mélodique souple de la flûte alto sur fond de percussions et de vibraphone, à l’épisode suivant, aux allures de danse, pour flûte et bongos, qui précède l’établissement d’un rythme indépendant et chaotique — progressivement accéléré et régularisé jusqu’à atteindre son paroxysme. Dans la section finale, annoncée par un solo de percussions, la flûte traversière et la flûte alto alternent, rappelant quelque peu l’esprit de l’ouverture, mais avec les lignes mélodiques et rythmiques des percussions plus nettement mises en avant, avant de céder la place à une coda confiée à la flûte alto sur une palette de couleurs percussives variées.
Conçu pour violon, alto, violoncelle et piano, et dédié au Cantabrique pianiste Luciano González Sarmiento (plus tard membre du Trio Mompou), « Espaciado-rítmico » de Jesús Villa-Rojo, fait partie des grandes œuvres du compositeur et clarinettiste.
L’œuvre repose sur des prémisses simples : l’utilisation de blocs sonores proportionnels (d’une durée de une à quatre secondes), une maîtrise absolue du vibrato et l’opposition radicale de deux matériaux sonores fondamentaux — des notes tenues ppp, dominantes à partir du milieu de la composition, et des interventions isolées de deux ou trois notes seulement, souvent apparaissant comme des attaques sforzando soudaines, et unifiées par un tactus de croches régulier. Il en résulte la construction d’une mélodie fragmentée, évoluant progressivement vers un déclin quasi inéluctable.
Ce disque se termine par l’une des œuvres de chambre les plus importantes de l’avant-garde espagnole : Cesuras (pour flûte, hautbois, clarinette, violon, alto et violoncelle) de Luis de Pablo.
L’originalité du renouvellement des textures sonores internes, la rigueur dans l’attribution des registres, le travail nuancé sur les degrés de densité, et la gestion soignée des contrastes abrupts de tempo ou de dynamique et de matériaux sonores établissent un discours d’une remarquable clarté et d’une grande cohérence structurelle.
La section d’ouverture juxtapose deux épisodes Vivo (le premier marqué fff staccato, avec une sonorité tendue et aiguë ; le second soumis à une dynamique directionnelle) avec une « fenêtre » plus statique et diffuse de notes tenues et de relations contrapuntiques diagonales. Dans la section centrale, cette « fenêtre » s’ouvre deux fois, à un tempo lent ou lentissimo, par des sonorités verticales compactes, offrant un cadre à un ffff chaotique climax d’une durée de près d’une demi-minute, basé sur une synchronisation rythmique et une liberté dans le choix des hauteurs qui n’est qu’approximative. Enfin, un épisode de rythme irrégulier conduit à une coda brute et mécanique, poussée vers une interruption violente par une sonorité verticale ffff extrêmement aiguë.
On retiendra de cette initiative une heureuse initiation à la musique contemporaine hispanique, servie par une excellente prise de son et direction artistique. Ce n’est évidemment pas facile de remettre au goût du jour cette musique savante de nos jours, voire il ne peut qu’en résulter un pari risqué. L’ensemble Taller Sonoro l’a néanmoins remporté haut la main, nous livrant ici un enregistrement particulièrement varié, vivant et captivant.
- Titre : Con Silencio Vibrante.
- Artistes : Ensemble Taller Sonoro – Jesús Sánchez Valladares (flûte), Camilo Irizo (clarinette), Sarah Roper (hautbois), Baldomero Lloréns (percussions), Ignacio Torner (piano), Alejandro Tuñón (violon), Aglaya González (viole), María del Carmen Coronado (violoncelle).
- Format: PCM 24-bit, 92 kHz.
- Ingénieur du son: Cheluis Salmerón.
- Editeur/Label: Ibs Classical.
- Année: 2025.
- Genre: Contemporain.
- Intérêt du format HD (Exceptionnel, Réel, Discutable): Réel.
