L’intérêt de la musique contemporaine est avant tout sa grande diversité. Au sein de ce patchwork de tonalités et de dissonances, chaque nouvelle création ou interprétation est une surprise ainsi qu’une porte ouverte vers un nombre infini de suggestions et de propositions.
« Échos » est le premier enregistrement associant le Français Sharad Goulam et le Libanais Gabriel Field.
Confié aux pianistes Fiona et Chiara Alaimo, et publié chez Da Vinci Classics, ce programme rapproche deux compositeurs amis, formés notamment auprès de Stéphane Delplace et Anthony Girard, qui partagent un attachement à la tonalité, à la modalité, au contrepoint et à une dissonance maîtrisée.
Ce programme trouve sa logique dans une forme de résonance, entre deux écritures différentes mais qui se complètent et se répondent.
Chez Sharad Goulam, la musique paraît naître du mouvement. Sa « Toccata furiosa », qui ouvre le programme, en est la manifestation la plus impressionnante. L’impulsion rythmique, la densité contrapuntique et la virtuosité en sont les principales constituantes.
La partition associe pulsation insistante et superposition des lignes mélodiques.
Cette énergie ne doit pourtant pas masquer le véritable centre de gravité de l’univers de Goulam : une forme d’urgence lyrique qui semble habiter le compositeur.
Le « Prélude V » s’inscrit dans la même démarche, tout en installant une succession de vagues harmoniques, tandis que la « Marche » adopte une ligne plus intériorisée, marquée par un contrepoint délibérément sombre.
Les deux « Nocturnes » prolongent cette exploration d’un paysage obscur, le premier particulièrement sombre, le second plus animé et passionné. J’ai beaucoup apprécié ce second, et la mélancolie qu’il instaure, dans un style néo-classique, teinté d’accents plus modernes.
« L’Arabesque » est sans nul doute une œuvre plus personnelle. Les harmonies y deviennent plus transparentes, les rythmes prennent une coloration presque exotique et l’ornementation cesse d’être décorative pour participer au mouvement même de la pensée musicale. C’est probablement ici que Goulam nous touche avec le plus de force et de conviction. Un très joli interlude musical, puissant et lyrique.
Gabriel Field explore un territoire sensiblement différent. Là où Goulam semble fréquemment partir du geste pour atteindre l’intériorité, Field effectue presque le chemin inverse. Sa musique paraît émerger du silence.
Les huit « Chorals » constituent à cet égard un ensemble particulièrement révélateur. L’écriture y est concise et contrapuntique, sans ornementation, travaillant moins sur la démonstration que sur la résonance et les contrastes. Les harmonies installent un espace, une couleur singulière, parfois presque une interrogation, dans un climat intime et apaisant.
Les quatre « Berceuses » approfondissent cette esthétique de l’intime. Leur balancement conserve l’esthétique originelle de la berceuse, cadencée dans un minimalisme finement élaboré. Elles constituent un sorte de mélange de douceur et de nostalgie.
Plus singulières encore sont les trois « Pièces joyeuses ». Leur titre pourrait faire croire à des miniatures légères. Et c’est l’opposé que livre ici le compositeur. La première est particulièrement sévère, presque désespérée, la deuxième multiplie les mouvements descendants et la troisième adopte une ligne plus fragmentée et agitée. Cette ambiguïté donne à ces pièces une puissance émotionnelle qui dépasse largement leurs dimensions.
L’intérêt de ce projet artistique est aussi d’avoir confié cette confrontation de deux compositeurs à deux pianistes, les sœurs Fiona et Chiara Alaimo.
Les interprètes ont ainsi été libres de choisir les œuvres qu’elles souhaitaient défendre, et leurs sensibilités distinctes participent ainsi au principe même du disque.
Si « Échos » aurait facilement pu se transformer en catalogue : un compositeur, puis l’autre, une esthétique opposée à son reflet. L’agencement des œuvres produit au contraire un sentiment de circulation, de cohérence d’un tout façonné de mailles diverses, comme si Goulam et Field finissaient par s’éclairer mutuellement.
L’énergie de l’un rend plus perceptible l’immobilité de l’autre ; l’introspection de Field accentue rétrospectivement la violence contenue chez Goulam. Même leurs dissonances ne possèdent pas tout à fait la même fonction. Chez le premier, elles participent volontiers à la tension du discours ; chez le second, elles deviennent davantage couleur et suspension.
Et pourtant, ce disque met chacun en lumière de façon presque systémique, et nous donne envie de les découvrir tous deux davantage. Un pari risqué mais finalement gagnant. Bravo !
- Titre : Goulam / Field – Echos.
- Artistes : Fiona et Chiara Alaimo (piano).
- Format: PCM 24-bit, 96 kHz.
- Ingénieur du son: Aurélien Marotte.
- Editeur/Label: Da Vinci Classics.
- Année: 2026.
- Genre: Contemporain.
- Intérêt du format HD (Exceptionnel, Réel, Discutable): Réel.
