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Hidden Voices  : Paul Kletzki – The complete string quartets

Paul Kletzki est un chef d’orchestre et compositeur polonais du vingtième siècle, protégé de Toscanini et Furtwängler. Il passera une partie de sa vie à fuir la persécution des juifs par les régimes fascistes. Il finira par se réfugier en Suisse où il trouvera un climat plus propice à l’exercice de ses talents de musicien et compositeur.

Son répertoire est assez limité, le nazisme ayant fini par annihiler chez lui ses capacités créatives, et détruit son travail. Il aura d’ailleurs marqué son époque par ses talent de chef d’orchestre, plus que par ses propres créations.

C’est Wilhelm Furtwängler qui lui enseigna l’art de la composition et de la direction d’orchestre.

Durant les heures sombres du fascisme, le chef allemand s’éloignera de son ancien protégé, ce dernier étant voué à l’exil. 

C’est vers la fin de la guerre, en 1943, que Kletzki composa le Quatuor no 4, sa toute dernière oeuvre, quand il apprit la triste nouvelle du meurtre de ses parents et de sa soeur aux mains des nazis. Accablé par l’horreur de cet acte, Kletzki s’arrêta de composer.

Il avait alors 43 ans. L’avenir lui ouvrait néanmoins les portes d’une brillante carrière de chef d’orchestre, notamment lorsqu’il fut invité par Toscanini à diriger l’orchestre du Teatro alla Scala et, peu après, quand il commença à travailler en Grande-Bretagne à la tête du Royal Liverpool Philharmonic Orchestra, avant d’acquérir la citoyenneté suisse.

Paul Kletzki a pourtant laissé de très belles œuvres, à l’instar du Concerto pour piano, du Concerto pour violon, de trois symphonies et quatre quatuors à cordes, ces derniers faisant l’objet d’une intégrale parue chez Prelude Classics, interprétée par le Basewicz String Quartet.

Ce quatuor, formé par quatre musiciennes polonaises aimant la dissonance, s’est ainsi intéressé à un ensemble de 4 œuvres assez méconnues. Le dernier quatuor n’avait d’ailleurs jamais été publié et le troisième jamais enregistré. C’est le pianiste et compositeur polonais Adam Manijak qui a ici transmis son admiration pour l’œuvre de Kletzki aux quatre musiciennes, les ayant incitées à interpréter en 2016 le premier quatuor à cordes en la mineur.

C’est également lui qui a transcrit le manuscrit du quatrième quatuor qui sera ainsi joué pour la première fois par les Bacewicz en 2023.

Avec cet album, le quatuor Bacewicz présente la première mondiale discographique de l’intégrale des quatre quatuors à cordes de Kletzki, dans des interprétations d’une grande expressivité et d’une grande virtuosité.

Aucune référence au disque n’est ainsi disponible pour étalonner cette intégrale.

Il faut donc s’en remettre à sa propre sensibilité pour témoigner de cette expérience musicale. Tâche d’autant plus délicate que la musique de Paul Kletzki est difficilement classable…

Le langage harmonique de Kletzki est pour partie chromatique et empreint de dissonances typiques du début du modernisme. Mais il reste basé sur une écriture hybride, hésitant entre tradition et modernité, alors que ses contemporains s’inscrivaient généralement davantage dans la rupture.

Kletzki est resté globalement fidèle à une approche plus conservatrice, et la mélodie continua de jouer un rôle central dans sa démarche de compositeur.

L’écriture évolue néanmoins tout au long des quatre quatuors de cette intégrale. Le premier est très certainement le plus tourné vers le romantisme, mais il constitue déjà une forme de laboratoire, alternant les parties dissonantes et les accélérations avec d’autres beaucoup plus harmonieuses.

Cela en fait une œuvre assez exigeante du point de vue technique, d’autant plus que ces compositions sont globalement assez longues.

La structure de ce premier quatuor est assez simple. Deux thèmes assez contrastés forment la base du premier mouvement, alors que celui central expose un style plus narratif, et tandis que le troisième suit la forme traditionnelle du rondo.

Les passages incisifs et dissonants alternent ainsi aux passages plus conventionnels sans pour autant que la mélodie en pâtisse. 

Le Basewicz String Quartet fait part, dans l’exécution de ce premier quatuor en la mineur, d’une jolie verve avec une tonalité chantante et enjouée.

Le second quatuor en do mineur est plus ancré dans la modernité mais reste néanmoins très en phase avec le post-romantisme. Le Quatuor à cordes n° 2 fut composé deux ans plus tard, en 1925. Il s’avère encore plus expressif que le premier et va chercher une palette d’émotions aussi large que possible.

Si la structure présente des similitudes avec le précédent, il est plus audacieux, et plus évocateur, à l’instar de ce qu’on pourrait attendre d’une bande son cinématographique.

Le troisième et dernier mouvement se tourne davantage vers les canons moderne de l’époque, tout en maintenant une superbe intensité dramatique.

Le Troisième Quatuor à cordes en ré mineur a été composé en 1931 à Berlin. Dans ce troisième quatuor, Kletzki privilégie la texture, la juxtaposition d’aplats sonores. La résultante en est une subtile évolution vers un climat plus inquiétant, plus mystérieux.

Il est en ce sens beaucoup plus moderne que les deux premiers, bien que certains passages mélodiques viennent ponctuer ces sombres tableaux.

Il émane une grande puissance lyrique du troisième mouvement. Le violoncelle se taille la part du lion en servant de trait d’union avec les autres instruments.

Kletzki signe avec ce troisième mouvement, qu’on pourrait presque penser être le final de ce quatuor en ré mineur, une superbe oeuvre, plus fascinante que les deux premières, mais sans doute moins accessible.

Le quatrième et dernier mouvement retrouve un équilibre très narratif. Cela en fait sans doute le quatuor le plus abouti de cet ensemble de par sa densité et sa variété. J’ai vraiment adoré.

Le quatrième et dernier quatuor de cette intégrale semble quitter l’univers post romantique, pour basculer pleinement dans celui de la Seconde Ecole de Vienne.

Est-ce que cette toute dernière œuvre ne permettait-elle pas d’obtenir le niveau d’expressivité voulu par le compositeur pour juger bon de ne pas la publier ?

Difficile à dire. Ce climat fantasmagorique était de toute évidence en rupture avec ses précédents travaux. Le fait qu’il soit associé à l’annonce de la mort de ses proches a dû jouer un rôle également important.

L’ensemble Basewicz nous en livre pourtant une première version très poignante et expressive. J’ai à nouveau réellement apprécié ce juste équilibre entre harmonie et dissonance. 

Cela laisse presqu’une certaine amertume, celle de savoir ce qu’aurait bien pu composer Kletzki après ce dernier opus…

Une bien jolie découverte !

  • Titre : Hidden Voices  : Paul Kletzki – The complete string quartets.
  • Artistes : Bacewicz String Quartet.
  • Format: PCM 16-bit, 44,1 kHz (enregistré en DXD) .
  • Ingénieur du son: Michal Bryla.
  • Editeur/Label: Prelude Classics.
  • Année: 2025.
  • Genre: Classique.
  • Intérêt du format HD (Exceptionnel, Réel, Discutable): Format CD uniquement disponible pour la critique.

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