Publié à titre posthume en 1692, sept ans après la mort du compositeur, ce recueil de douze sonates constitue le seul ensemble instrumental complet d’Albertini parvenu jusqu’à nous. Cet enregistrement, paru chez Da Vinci Classics, en propose une des rares intégrales parue ces dernières années après celle d’Hélène Schmitt parue chez Alpha en 2001.
Figure mystérieuse du XVIIe siècle, Albertini aurait vu le jour à Milan vers 1644 avant de gagner les territoires des Habsbourg. On le retrouve à Vienne comme musicien de chambre de l’impératrice douairière Éléonore, avant qu’une mort violente ne mette prématurément un terme à sa carrière en septembre 1685. Il avait lui-même préparé ses sonates pour l’impression et dédié le recueil à Léopold Ier, mais celui-ci ne devait paraître qu’en 1692.
Cette trajectoire entre Italie et Europe centrale s’entend dans la musique. Albertini semble constamment rechercher un équilibre entre l’éloquence mélodique italienne et une construction contrapuntique plus septentrionale.
Surtout, ces douze sonates échappent encore au formalisme qui gagnera bientôt la sonate baroque. Ainsi, leur nombre de mouvements varie d’une œuvre à l’autre et les sections ne répondent pas à une architecture uniforme. La forme naît fréquemment de la transformation continue de cellules initiales, réapparaissant sous des visages différents plutôt que par la répétition littérale de grandes sections.
C’est précisément cette liberté qui remet ce compositeur au goût du jour.
Chez Albertini, le violon ne se contente pas de chanter au-dessus d’une basse continue. Il parle, argumente, hésite, s’emporte et se reprend. Les adagios possèdent volontiers cette qualité vocale caractéristique d’un XVIIe siècle où la frontière entre déclamation instrumentale et chant demeure poreuse.
Puis, brusquement, le discours se resserre : doubles cordes, ruptures, figurations nerveuses et changements d’affect transforment l’instrument en véritable protagoniste dramatique. La douzième sonate pousse particulièrement loin l’emploi des doubles cordes et se construit entièrement sur des mouvements de caractère imitatif.
La neuvième sonate constitue l’un des sommets du cycle. Albertini y adopte la passacaille, dont le thème apparaît au début et à la fin sous la forme d’un canon à la quinte. Ce cadre apparemment contraignant devient paradoxalement le lieu d’une remarquable liberté discursive. Elle est aussi, avec ses quelque treize minutes, de très loin la pièce la plus développée du programme, là où la plupart des autres sonates occupent un espace compris approximativement entre cinq et huit minutes.
La réussite de cette intégrale tient précisément à ce que ce jeune ensemble tcheco-allemand de musique ancienne, fondé en 2021 à Bâle par des musiciens de la Schola Cantorum Basiliensis, ne traite jamais Albertini comme une pièce de musée.
Autour du violoniste Vojtěch Jakl, Filip Hrubý aux claviers, Michal Raitmajer au violon et Elias Conrad au théorbe constituent un continuo aux couleurs variées.
Il y a certainement moi d d’emphase par rapport à la version d’Hélène Schmitt qui joue davantage sur la densité des timbres dans un format plus saturé et réverbéré, assez addictif pour tout baroqueux amoureux de la basse continue profonde et soutenue. La violoniste fait également preuve d’une virtuosité remarquable.
L’enjeu de cette musique n’est ici pas seulement la virtuosité, pourtant réelle. Il réside davantage dans l’articulation du discours, condition nécessaire à la création de cette éloquence. À travers les douze sonates se dessine progressivement un théâtre instrumental miniature : tension entre ligne et harmonie, suspension puis relance, opposition entre intériorité des mouvements lents et propulsion des passages rapides.
C’est là que cette publication prend toute sa valeur. Elle permet d’entendre Albertini non comme une simple figure périphérique placée quelque part entre Schmelzer et la grande école violonistique italienne, mais comme une personnalité possédant une véritable conception du temps musical : moins architecturale que rhétorique, davantage fondée sur la transformation et l’imprévisibilité que sur la symétrie.
Cette intégrale possède donc un double intérêt. Musicologique, d’abord, parce qu’elle restitue dans son ensemble l’un des rares témoignages conservés d’un violoniste-compositeur dont l’œuvre a presque entièrement disparu. Musical, surtout, parce qu’elle révèle une écriture extraordinairement vivante, située à ce moment passionnant où la sonate pour violon cherche encore ses propres lois.
L’ensemble RÝNSKÝ rend justice à ce caractère expérimental en faisant ressortir moins l’ancienneté de la partition que sa fraîcheur et sa modernité. Derrière l’objet rare apparaît ainsi une musique de chair, de mouvement et d’éloquence.
Une très belle initiative.
- Titre : Sonatinæ XII Violino Solo – RÝNSKÝ.
- Artistes : Ensemble RÝNSKÝ : Vojtěch Jakl (violon), Filip Hrubý (orgue et clavecin), Michal Raitmajer (alto), Elias Conrad (théorbe).
- Format: PCM 16-bit, 44,1kHz.
- Ingénieur du son: Gabriele Zanetti.
- Editeur/Label: Da Vinci Classics.
- Année: 2026.
- Genre: Classique.
- Intérêt du format HD (Exceptionnel, Réel, Discutable): Format CD uniquement.
