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Éditorial Décembre 2021

La distribution spécialisée en produits de haute-fidélité fait-elle encore son travail ?

C’est la question à laquelle je souhaitais répondre en cette fin d’année.
Comme vous vous en doutez, la réponse n’est pas évidente, sinon nul besoin de noircir une ou deux pages à ce sujet….
Le premier signe d’une activité perceptible est sans doute le fait qu’il subsiste une Presse papier, certes moribonde, mais toujours là. Et sa survie dépend aujourd’hui principalement des annonceurs, distributeurs et points de vente, les revenus issus du lectorat étant généralement insuffisants pour couvrir les coûts de publication. C’est donc grâce à la distribution spécialisée que ces médias existent encore ! Nous pouvons les en remercier.
Le second signe est le nombre de points de vente, pas vraiment en augmentation mais toujours suffisant pour assurer un maillage des grandes agglomérations à peu près correct pour des produits de diffusion très confidentielle.
Autre indice permettant de répondre positivement à la question : le fait que les salons professionnels continuent à se tenir en période « pré-post Covid » et à accueillir du public !

Le dynamisme affiché par certaines boutiques étonne toujours un peu. On organise des événements, des présentations de nouveaux produits, des soirées réservées aux clients fidèles, des mini festivals parfois… Après, il est difficile de bénéficier d’un local suffisamment grand et suffisamment traité pour organiser de vraies démonstrations.

Certains jouent le jeu comme Présence Audio Conseil à Paris, l’Espace Cinéma de Mouroux pour les exilés de la très grande couronne, ou bien encore Noir et Blanc à Bruxelles.
C’est moins évident pour de petites échoppes qui ne disposent pas, bien souvent, de l’espace requis pour une démonstration digne de ce nom, mais qui essaient tant bien que mal de proposer une écoute avec les moyens du bord, compensant parfois les conditions imparfaites par un prêt de matériel ou une visite à domicile.

Reste la question des grands magasins spécialisés. Boulanger a conservé quelques espaces dédiés au son, mais ce n’est clairement pas un endroit idéal pour écouter un système hifi. D’autres ont déserté depuis bien longtemps, comme la Fnac qui a préféré miser sur les robots ménagers. Il reste bien quelques caissons vitrés où Devialet expose ses produits mais c’est peine perdue de se faire une idée des performances d’un Phantom dans une telle misère acoustique, et à supposer que cette enceinte puisse être considérée déjà comme appartenant à la famille des produits de haute fidélité !

Les sites marchands internet et les spécialistes du porte à porte ont bien évidemment introduit un biais, celui de la relativité des prix catalogue et des marges de distributeurs, en squeezant une bonne partie des coûts de distribution.
Mais ces nouveaux acteurs sont finalement venus remplir l’espace laissé vacant par la grande distribution, ou par les points de vente n’offrant pas la possibilité d’organiser une vraie démonstration et ne prêtant pas de matériel.

Mais tous ces acteurs ont l’inconvénient d’être extrêmement confidentiels. Dffiicile pour eux de s’adresser à un large public, et encore moins de toucher de nouvelles générations de consommateurs.

Alors oui, on peut dire que, dans un certain sens, la distribution spécialisée ne fait plus vraiment son travail, s’étant désintéressée de ce marché, devenu pour elle bien trop confidentiel.

Si je regarde en arrière mon parcours personnel, les premiers contacts et intérêts pour la haute fidélité se sont faits grâce à cette proximité des détaillants. Étudiant, j’habitais à côté de la boutique du 17ème arrondissement parisien de Haut Parleurs Système (HPS) et je me rappelle avoir fait quelques écoutes d’enceintes full range et d’électroniques à tubes qui m’avaient permis de découvrir ce que pouvait être une qualité de son supérieure.

Je me rappelle aussi avec nostalgie de mes passages fréquents au Virgin Megastore des Champs-Élysées au premier étage où un rayon dédié à la hifi m’avait permis de connaître des marques d’amplificateurs comme NAD, Audio Analyse, Rotel… Ces appareils à l’aspect massif étaient hors de portée de ma bourse à l’époque, mais ils me faisaient clairement rêver.

Je pense sincèrement que si ces points de vente n’avaient pas fait l’effort de promouvoir à cette époque la haute fidélité, peut-être que jamais je ne m’y serais intéressé… Vous me direz que tout ça tient finalement à bien peu de choses. Et peut-être avez-vous raison, mais cela démontre bien l’importance du rôle déterminant de la distribution spécialisée encore aujourd’hui…

Une question plus générale me vient d’ailleurs à l’esprit. Comment certaines grandes enseignes vendant des quantités non négligeables de disques (même si la taille des rayons a tendance à se réduire au fil des ans) peuvent-ils espérer en vendre encore pendant longtemps s’il ne font en même temps aucun effort pour promouvoir le matériel nécessaire à leur utilisation ?

Car au delà de la simple question de la vente de matériel hifi, il y a aussi celle de la promotion de la musique, dont une partie des acteurs reste encore très tributaire du support physique, et des revenus des concerts. Devons-nous nous résoudre à nous contenter de la musique vivante et à abandonner tout espoir de revivre l’illusion de ces instants à la maison grâce à un matériel permettant de la recréer avec un niveau plus ou moins abouti de réalisme ?

Plus qu’une simple question de stratégie commerciale, il s’agit avant tout d’une question plus fondamentale de savoir quel rôle on veut jouer. A l’époque des critères ESG (Environnemental, Social et Gouvernance) et de la Raison d’Etre proclamée des grandes entreprises, c’est peut-être le moment où jamais d’y réfléchir sérieusement…

Joël Chevassus

1 réflexion au sujet de « Éditorial Décembre 2021 »

  1. En effet, Cher Monsieur, c’est bien sur la curiosité du futur audiophile qu’il convient de bâtir de nouvelles générations de passionnés, de connaisseurs, de mélomanes, voire de professionnels comme ce fut mon cas. J’ai eu la chance de me laisser attirer par un instrument, de me former à l’harmonie en éduquant mon oreille, à 18 ans j’étais prêt et j’ai entrepris les études d’Ingénieur du Son. Nous voici dans le sujet: témoigner de ma gratitude envers les spécialistes éduqués qui m’ont accueilli dans leurs petits commerces . Que de situations n’ai-je vécu pour provoquer des sensations nouvelles autant que des émotions fondatrices. Je n’oublierai jamais ce Monsieur qui me fit découvrir l’Auratone mû par un si curieux ampli à lampes, cet autre vendeur qui dans sa grande boutique m’a initié à la modernité de la Hi Fi Japonaise tout en expliquant que telle interprétation novatrice méritait pareilles avancées techniques ! Enfin une école où très vite se prononce le sens de l’expression « The Medium is the Message » … Voici rapidement brossé le tableau d’une initiation qui déroula devant moi le tapis rouge d’une carrière professionnelle richement fondée.
    Je m’emploie pareillement à partager mes lumières, à initier les curieux autant qu’à donner de ses sensations que le cœur retiendra.
    Je profite de ma formation technique autant que mon expérience des studios pour développer de nouveaux systèmes de contrôle.
    Je mets ma connaissance des tâches en corrélation avec les moyens d’expression artistique.
    S’il vous tient à cœur d’en savoir davantage, je me ferai un plaisir d’en échanger les informations.
    Je vous salue respectueusement et me réjouis de vous lire. Cordialement, S

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